02:50
02:47
02:43
02:39
02:37
02:33
Au Couvent de La Tourette, à Éveux, jusqu’au 18 novembre, les peintures de Liliane Tomasko entrent en dialogue avec l’architecture de Le Corbusier. Entre abstraction et réminiscences du quotidien, son travail explore l’intime, la mémoire et les états de conscience à travers la couleur, la matière et le geste.
Dans ce lieu où le béton, la lumière et le silence façonnent une expérience singulière de l’espace, ses œuvres trouvent une résonance particulière. Rencontre avec Liliane Tomasko et la commissaire de l’exposition Marjolaine Levy, pour évoquer la genèse du projet, son inscription dans le couvent et le dialogue qui s’est construit entre peinture et architecture.
Pour les écouter, cliquer sur :
Pour une traduction, voir ci-dessous :
HL : Nous sommes le 16 septembre, et nous sommes au couvent de La Tourette, à Éveux, qui est une petite commune à côté de L’Arbresle, au nord-ouest de Lyon. Et ce fameux couvent de La Tourette, eh bien, on le sait, a été… enfin, c’est un couvent dominicain qui a été conçu par Le Corbusier. Et depuis pas mal d’années, il s’y tient régulièrement des expositions d’art contemporain, souvent, comme c’est le cas une nouvelle fois, en lien, en « résonance », comme on dit, avec la Biennale d’art contemporain.
La nouveauté, c’est qu’il y a une nouvelle commissaire d’exposition et puis, évidemment, à chaque fois, l’artiste est différente. Donc je suis avec Liliane Tomasko, l’artiste. Bonjour.
LT : Bonjour.
HL : Bonjour. Et avec Marjolaine Lévy, la commissaire.
ML : Bonjour.
HL : Ce que je vous propose, avant de parler de l’exposition que vous venez de monter et qui va s’ouvrir au public dans quelques heures, enfin même ce soir, pour le vernissage, c’est peut-être de vous présenter, chacune de vous, de présenter synthétiquement quel a été votre parcours jusqu’à présent. Différents, mais tous les deux dans l’écosystème de l’art, en fait.
ML : Alors oui, bonjour. Je suis Marjolaine Lévy, je suis historienne de l’art et curatrice indépendante. Et donc, je suis modestement spécialiste de l’abstraction, et donc, on va dire, plutôt en peinture, oui. Et donc, évidemment, lorsque Liliane Tomasko, qui est une peintre née en Suisse, vivant aux États-Unis, m’a proposé ce projet de curater une exposition de son travail au sein du couvent de La Tourette, qui est un lieu exceptionnel, j’ai évidemment dit oui tout de suite. Et donc, voilà. Je produis des expositions, je pense des expositions d’art contemporain dans des lieux qui peuvent être aussi différents que des fondations, qu’un couvent, ce qui est assez exceptionnel dans une vie de curateur.
HL : Vous êtes freelance ?
ML : Oui, oui, absolument.
HL : D’accord.
ML : Voilà. Je travaille pour tout type de lieu.
HL : D’accord. Et votre formation de départ, c’est quoi ?
ML : Alors moi, j’ai fait une thèse d’histoire de l’art, XXe siècle, voilà, le parcours assez classique, et une formation de curateur, de commissaire d’exposition.
HL : Et vous, donc, vous êtes l’artiste.
LT : OK. Alors, bonjour. Je suis Liliane Tomasko. Je suis peintre, je suis née à Zurich, en Suisse, il y a quelque temps. Et j’ai vécu dans différents endroits. J’ai vécu en Espagne, en Allemagne, jamais en France, mais j’adore la France. Et je suis artiste depuis longtemps. J’ai étudié la sculpture, puis je me suis tournée vers la peinture en 1998, et je peins depuis vingt-cinq ans, je dirais. Oui.
HL : OK. Où ? En Europe ? Partout dans le monde ?
LT : Partout dans le monde, oui. J’ai travaillé un peu partout dans le monde, mais actuellement, et depuis dix ans, je vis à New York.
HL : Ah, OK.
LT : Oui.
HL : Une grande ville pour l’art.
LT : Une très grande ville pour l’art, effectivement. Même si je ne vis pas dans la ville elle-même. Je vis tout près de la ville.
HL : OK. C’est moins cher pour avoir un grand espace où travailler ?
LT : Non, ce n’est pas vraiment la question. Je n’aime pas les grandes villes. J’aime y aller, j’aime voir les expositions et, vous savez, sentir un peu la vie culturelle, mais j’adore la nature. C’est très important pour moi.
HL : Au tout début, quelle formation avez-vous suivie pour devenir artiste ? Dans quelle école ?
LT : Je suis partie en Angleterre pour aller dans une école d’art. J’ai donc fait mon année préparatoire, puis trois années de Bachelor au Chelsea College of Art, qui, je crois, n’existe plus aujourd’hui. Et après cela, j’ai étudié trois ans à la Royal Academy. J’ai donc eu une très longue formation.
HL : Ici, il n’y a que de la peinture. Est-ce que vous faites uniquement de la peinture ou est-ce que, parfois, vous faites aussi de la vidéo, de la sculpture, je ne sais pas, des installations ?
LT : Je suis principalement peintre. Mais comme j’étais sculptrice à l’origine, il m’arrive de revenir à la sculpture. Je n’ai cependant pas encore vraiment retrouvé complètement mon chemin dans ce domaine. C’est donc quelque chose que j’explore de temps à autre. Je réalise parfois quelques sculptures. J’ai également fait une vidéo. Mais je suis principalement peintre.
ML : Liliane est une peintre, absolument. Mais ce qui est intéressant, c’est que sa source première, elle travaille beaucoup à partir de photographies. C’est-à-dire que…
HL : Et pourtant, c’est de l’abstraction.
ML : Absolument. Mais ça, c’est quelque chose qui est absolument passionnant dans son travail. Et moi, j’ai été frappée, quand je suis allée à l’atelier à New York, de voir les centaines et centaines de Polaroïds qu’elle a dans son atelier. Et systématiquement, ce ne sont que des Polaroïds de vêtements, de textiles, de plis, de…
HL : On retrouve un peu tout.
ML : Absolument. Et en fait, c’est vraiment cette idée de fragments de textiles qui vont devenir des abstractions sur la toile. Donc il y a vraiment… Et l’exposition, je fais le lien avec l’exposition, mais le titre…
HL : Oui, on va y venir.
ML : Voilà, c’est…
HL : Il faut y venir.
ML : C’est Les Songes de la trame. Et donc, ça parle de ça. C’est-à-dire que d’un côté, vous avez ces songes, ces rêves, ce subconscient, cette mémoire. Et de l’autre côté, cette trame, qui est évidemment la trame du textile, des fils qui s’entrelacent, mais aussi la toile de la peinture.
Et donc, en fait, c’est cette rencontre entre une chose complètement, absolument concrète, qui est matérielle, qui est le textile et la trame, et en même temps ce que racontent ces textiles dans les rêves, à la sortie d’un lit, dans les draps, tout ce que ça raconte de l’intimité, du corps. Et donc, c’est vraiment autour de ça que Liliane travaille.
Donc, Liliane est une peintre, mais elle est aussi photographe.
HL : OK. Ah oui, ce sont ses propres photos.
ML : Absolument. C’est elle qui prend les photos. Et c’est sa source première.
HL : Ce ne sont pas des photos récupérées un peu partout.
ML : Non.
LT : Non. Alors, quand j’avais 17 ans, quelqu’un m’a offert un appareil photo et j’ai commencé à photographier des choses. Tout. Je photographiais tout ce qui m’entourait. Donc, au moment où je suis entrée en école d’art, j’avais déjà d’énormes archives photographiques, que je n’utilisais pas vraiment dans mon travail de sculpture. Mais quand j’ai commencé à peindre, c’est vers ces archives que je me suis tournée.
Et je me suis dit : ‘OK, je vais faire de la peinture, je vais aller voir dans mes archives et regarder ce qui m’intéresse.’ Parce que, d’une certaine manière, ces photographies sont comme des carnets de notes.
Et j’ai trouvé une photographie d’un lit défait. C’est ce qui a déclenché tout cet intérêt pour le tissu, les rêves, le lit, le lit défait, les plis… Et je crois, Marjolaine, que tu as déjà abordé tout cela. C’est très intéressant, oui.
HL : Ici, on est dans un lieu très particulier. Il est particulier parce qu’il est architectural. Le Corbusier, voilà, donc ça fait partie de l’histoire de l’architecture. Et c’est aussi un lieu spirituel, puisqu’on est chez les frères dominicains.
J’imagine que dans un lieu comme ça (et quand je dis ‘j’imagine’, je me réfère à toutes les expositions qui ont déjà eu lieu ici ), ce n’est pas une exposition comme les autres. Il y a une logique d’accrochage, une logique de sélection des œuvres, une logique de jeu avec l’architecture, de jeu avec la lumière, parce qu’il y a beaucoup de grandes fenêtres ici.
Comment avez-vous pensé, de ce point de vue-là, cette exposition ?
ML : Pour moi, c’est vraiment un challenge avec l’architecture. Je pense que c’est une exposition qu’on a vraiment pensée avec ce lieu comme terrain de jeu. Je pense que c’est une exposition qui ne peut pas exister ailleurs. C’est-à-dire que vous ne pouvez pas imposer un concept à une telle architecture. Vous ne pouvez pas arriver avec un grand concept et dire : « OK, j’oublie l’architecture. »
En fait, l’architecture et les détails, surtout, de Le Corbusier, ils sont absolument partout, que ce soit une poignée de porte, le crépi au mur, un luminaire, un rideau. Vous ne pouvez pas faire abstraction de ça.
Donc, quand vous arrivez ici, c’est l’architecture qui a le pouvoir. Et donc, l’idée, c’est de se glisser — et la lumière —, de vraiment se glisser dans cette architecture et de jouer avec.
Et moi, j’ai adoré. Pour moi, c’est comme danser avec l’architecture. Et les lignes de Liliane, elles dansent. C’est comme une chorégraphie avec les tuyaux, avec les cadres de fenêtres, avec les textiles des rideaux.
Et c’est vraiment comme ça, une espèce de danse. Et on voit, c’est très beau, parce qu’on voit les frères passer avec leurs chasubles, avec leurs robes. Il y a comme ça quelque chose du mouvement et du corps qui est extrêmement important.
Et donc, cette exposition, c’est aussi montrer ces peintures, jouer avec ce bâtiment qui est à la fois écrasant et qui est, en même temps aussi, à certains moments, très sensuel. Il y a des détails qui sont assez étonnants pour Le Corbusier.
Alors, c’est Le Corbusier de la fin de sa vie, donc peut-être qu’il s’est un peu réchauffé. Il y a quelques courbes qu’on voit apparaître. Et donc, c’était vraiment un très beau jeu.
Quand on est arrivées la première fois, on s’est dit : « Oh là là, ça va être difficile. C’est impossible. C’est impossible. » Et en fait, on a vécu un peu ici. On a beaucoup parlé aussi avec les frères. C’était avec frère Charles, qui est magnifique, formidable. Et donc, ça a été finalement, je trouve, comme un tango avec l’architecture.
HL : Est-ce que vous avez fait, du coup, des pièces spécifiquement pour l’exposition, ou est-ce que vous avez choisi dans tout ce que vous aviez déjà ?
LT : Oui. Il y a des œuvres que j’ai réalisées spécialement pour ce lieu et d’autres qui existaient déjà. C’est donc un mélange, je dirais. Environ 70/30.
ML : Oui, je pense que la plupart des œuvres ont été réalisées pour… la plupart des peintures. Pas les dessins, mais beaucoup de peintures.
LT : Beaucoup de peintures, oui.
ML : Et surtout celles dans l’atrium, à l’entrée.
LT : Salle du chapitre.
ML : Salle du chapitre. Parce que l’autre question qu’on voulait poser dans cette exposition, c’était l’idée de la Trinité, du trois, du chiffre trois. Et donc, le triptyque qui nous accueille, évidemment, ce sont trois peintures que Liliane a faites spécifiquement pour le lieu.
Il y a neuf portraits des neuf frères, donc un multiple de trois. Évidemment, ce trois qui est la Trinité, qui est aussi la pensée de Le Corbusier. Le Corbusier pensait vie individuelle, vie collective et vie spirituelle.
C’est aussi la vie des prêtres, enfin des frères : la salle du chapitre, c’est écouter, échanger et débattre. Donc il y a ce chiffre trois qui revient beaucoup dans l’exposition, aussi parce que c’est en écho à ce lieu.
HL : OK.
LT : Est-ce que je peux dire quelque chose ?
HL : Oui.
LT : Alors, quand je suis venue ici pour la première fois, j’ai trouvé le lieu impressionnant, presque écrasant, et je me suis dit qu’il m’était absolument impossible de faire quoi que ce soit ici.
Mais ensuite, j’ai commencé à décomposer les choses et je me suis dit : ‘OK, il y a probablement trois éléments.’ Il y a le bâtiment, d’abord, comme un ensemble. L’esprit de Le Corbusier est partout. Ensuite, il y a la communauté des frères, qui possède sa propre identité. Et puis, il y a mon travail.
Donc, là encore, on a une sorte de trinité.
Et je me suis dit que si j’arrivais à créer une dynamique et à établir des connexions entre ces trois ensembles, alors il devenait possible de faire quelque chose.
J’ai donc pris une photographie de ce petit élément, là-bas, dans le coin, où sont rangées les serviettes.
ML : Les serviettes des frères.
LT : Les serviettes, oui. Et je l’ai regardée et je me suis dit : ‘Voilà, c’est ça.’ Je vais faire des dessins à partir de chacune de ces serviettes, qui sont manipulées quotidiennement par les frères.
Et cela rejoint aussi le sujet de mon travail, puisque j’utilise le tissu. Et c’est très intéressant parce que tout cela a à voir avec la spiritualité. On peut comprendre que la spiritualité est partout, même dans la serviette d’une personne.
Parce qu’il est aussi question de l’invisible, de l’intimité, vous savez, de l’intimité des moines. Et oui, je pense…
HL : Oui.
LT : Pardon, mais c’est aussi une question d’énergie.
Fondamentalement, c’est de l’énergie. Si vous envisagez la spiritualité d’un point de vue strictement catholique, bien sûr, elle se trouve circonscrite. Mais si vous envisagez la spiritualité d’une manière plus large, alors tout est spirituel.
Tout est énergie, et nous avons un impact sur cette énergie. Et cette énergie revient ensuite vers nous et agit sur nous.
Je pense que le tissu a toujours été un matériau incroyable pour retenir l’énergie. Vous savez, nous sommes tous assis ici avec nos vêtements, n’est-ce pas ? C’est cette deuxième peau. Je pense donc que le tissu est quelque chose de fondamental, d’élémentaire pour l’humanité.
HL : Le temps passe, et je pense que vous avez d’autres interviews derrière, donc on va arriver à des choses beaucoup plus pratiques. Pour ceux qui veulent suivre vos activités respectives, vous en tant que commissaire d’exposition, et vous en tant qu’artiste, comment fait-on ? Vous avez des sites web ? Vous avez des réseaux sociaux ?
ML : Oui.
HL : Des réseaux sociaux ? Des sites web ? Peut-être des galeries ?
LT : Oui, tout cela. Alors oui, je suis sur Instagram. C’est le seul réseau social que j’utilise. Et j’ai un site internet, lilianetomasko.com. Et plusieurs galeries me représentent.
HL : En France ?
LT : Pas en France. Pas en France, pardon.
HL : Bientôt.
LT : Bientôt, peut-être.
HL : Qui sait ? Après ça…
LT : Oui. Donc j’ai une galerie à… si vous voulez connaître les détails, je peux vous les donner.
HL : Mais peut-être en Suisse, non ? Ce n’est pas très loin.
LT : Non. Pas en Suisse.
HL : Pas en Suisse.
LT : J’ai une galerie à New York. J’ai une galerie en Irlande. Et je travaille aussi avec d’autres galeries, de façon plus ponctuelle, avec lesquelles j’ai des liens moins étroits. Mais de toute façon, tout est indiqué sur mon site internet.
HL : OK. Et vous ?
ML : Et moi, vous pouvez retrouver mes prochaines expositions et mon actualité sur Instagram, marjolaine.levy, tout simplement. Voilà.
HL : Autre chose à ajouter, que j’ai oublié, que j’ai complètement zappé, mais qui est important pour vous ?
ML : Pour moi, c’est très rare, dans une vie de commissaire, d’exposer là où on dort, là où on mange, là où on prie, là où on se confesse, là où on a une vie spirituelle.
Et c’est une expérience unique. Et je n’ai pas forcément… je ne suis pas une catholique pratiquante du tout, mais je trouve que ce lieu est assez magique pour ça. C’est qu’en fait, on est aussi accueillis. Tout le monde est accueilli, on vient comme on est.
Et Le Corbusier parlait de « machines à habiter ». L’œuvre de Liliane, ce sont aussi des peintures à habiter. Et je trouve qu’elles habitent très, très bien cet espace.
LT : C’est très joliment dit.
HL : Merci.
ML : Merci.
LT : Merci beaucoup.
0 commentaire
Soyez le premier à réagir !Laissez un commentaire via le formulaire ci-dessous !