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GEOFFREY ORYEMA MIRACLE MAN

Un artiste à la Biennale : Entretien avec Miguel Rothschild aux Grandes Locos.

Miguel Rothschild est un artiste argentin installé à Berlin depuis 1991. Issu d’une famille judéo-allemande ayant émigré en Argentine dans les années 1930, il s’est d’abord formé à l’art dans son pays natal avant de poursuivre ses études à Berlin, où il a notamment travaillé auprès de Rebecca Horn. Sa pratique ne se limite pas à un médium : photographie, installation, peinture et assemblage se répondent en fonction des idées qu’il souhaite développer. Son travail présenté ici, « Río de la Plata », associe photographie imprimée, tissu réfléchissant, fils de pêche et billes de plomb pour faire affleurer, derrière une présence visuelle séduisante, plusieurs strates de l’histoire argentine.

Rencontré le vendredi 18 septembre aux Grandes Locos, à l’occasion des journées professionnelles de la Biennale, Miguel Rothschild revient sur son parcours entre l’Argentine et l’Allemagne, son rapport aux différents médiums et la genèse de « Río de la Plata ». L’entretien éclaire une œuvre construite autour d’un contraste : la beauté argentée et presque abstraite du fleuve, d’un côté, et, de l’autre, les récits de conquête, de violence et de disparition qui demeurent enfouis sous sa surface.

Pour écouter l’interview, cliquer sur :

Pour une traduction en français, c’est ci-dessous :

HL — Nous sommes vendredi 18 septembre. Nous sommes aux Grandes Locos, dans le cadre des journées professionnelles de la Biennale d’art contemporain. Je suis avec un artiste originaire d’Argentine — j’allais dire d’Australie, pardon — qui vit aujourd’hui en Allemagne. Vous êtes ?

MR — Je suis Miguel Rothschild. Je suis un artiste argentin et je vis à Berlin depuis 1991. Cela fait longtemps.

HL — 1991 ? Cela fait plus de trente ans.

MR — Oui, trente-cinq ans.

HL — Pourquoi être parti en Allemagne ?

MR — Je viens d’une famille judéo-allemande qui a émigré en Argentine dans les années 1930. Je crois que je cherchais en Allemagne une partie de mes racines.

HL — Vous êtes donc venu pour des raisons personnelles plutôt qu’artistiques ?

MR — Pas vraiment. J’ai toujours été très intéressé par le romantisme allemand et j’avais envie d’un changement par rapport à l’Argentine. Je me suis dit que l’Allemagne représenterait un changement plus important que des pays davantage liés à l’Argentine, comme l’Espagne ou l’Italie. Au départ, je suis simplement parti voyager pendant un an, et cela fait maintenant trente-cinq ans. Berlin est une ville très importante pour l’art. Je suis arrivé en 1991, peu après la chute du Mur. La ville a énormément changé. Dans les années 1990, Berlin était tellement intéressante que je suis resté et j’y ai construit ma carrière.

HL — Revenons au tout début. Vous êtes né et avez grandi en Argentine. À cette époque, vouliez-vous déjà devenir artiste ?

MR — Oui. J’avais déjà étudié en Argentine et j’y ai terminé mes études avant de partir pour Berlin. J’y ai ensuite fait un master, puis je suis resté.

HL — Depuis l’enfance, vous vouliez être artiste ?

MR — Peut-être. Vers seize ans, j’ai commencé à prendre des cours particuliers. Cela m’a beaucoup fasciné, alors j’ai continué.

HL — Avez-vous grandi dans une famille où l’art occupait une place importante ?

MR — Il n’y avait pas d’artiste dans ma famille, mais mon père aimait l’art et achetait beaucoup de livres d’art. Je les regardais tout le temps. J’étais fasciné et j’aimais copier ce que j’y voyais. Enfant, je me suis rendu compte que j’étais assez doué pour reproduire les dessins d’autres artistes. Je copiais les œuvres à partir des livres que mon père avait à la maison.

HL — Il y avait donc un véritable intérêt pour l’art.

MR — Oui, tout à fait.

HL — Vous avez suivi une école d’art en Argentine, puis en Europe ?

MR — Oui. J’ai fait une école d’art en Argentine et j’y ai terminé ma formation. Ensuite, je suis parti à Berlin et j’ai découvert que Rebecca Horn y enseignait. Cela m’intéressait beaucoup. En Argentine, j’avais commencé comme peintre, mais je ne voulais pas continuer uniquement dans cette voie. Je souhaitais travailler avec une enseignante qui utilisait différents médiums, quelqu’un qui puisse comprendre ce que je faisais et ce que je cherchais. J’ai donc fait mon master avec elle.

HL — Pourquoi ne vouliez-vous pas poursuivre comme peintre en Allemagne ? Il y avait pourtant de grands peintres allemands, comme Gerhard Richter ou Jörg Immendorff.

MR — Ce n’est pas que la peinture ne m’intéressait plus : je n’avais simplement pas d’idées qui appelaient la peinture. Pour moi, le médium doit correspondre à l’idée. Parfois, il vaut mieux employer d’autres moyens. J’ai donc beaucoup travaillé avec l’installation et la photographie, et avec toutes sortes de matériaux. Je travaille beaucoup avec la photographie — c’est le cas ici — mais j’utilise aussi d’autres médiums.

HL — Vous n’êtes donc pas seulement peintre.

MR — Non, je fais un peu de tout. Il m’arrive de peindre lorsque je sens qu’une idée a besoin de l’être.

HL — Et l’art numérique ?

MR — Non, ce n’est pas vraiment mon univers. Techniquement, je ne suis pas très doué dans ce domaine. Mais je prends beaucoup de photographies et je les assemble dans Photoshop, donc j’utilise bien sûr l’ordinateur.

HL — Nous sommes à la radio : il n’y a pas d’image, alors que nous parlons d’arts visuels. Pouvez-vous décrire ce que vous présentez ici ?

MR — L’histoire commence avec le Río de la Plata. L’œuvre que je présente ici porte ce titre. Je me suis intéressé au mythe qui accompagnait les conquérants espagnols à leur arrivée. Ils avaient vu des habitants possédant des objets en argent et ont imaginé que l’intérieur du pays regorgeait de ce métal. Il existait aussi le mythe d’un roi blanc vivant dans une montagne d’argent. Ils cherchaient cet argent et pensaient qu’en remontant le fleuve, ils atteindraient ce lieu qui en était rempli. C’est de là que vient le nom Río de la Plata, le « fleuve de l’argent ». Le nom de l’Argentine vient lui aussi d’« argentum », l’argent, et renvoie à cette idée d’une terre d’argent.

MR — Or cet argent n’était pas là. Il y en avait en Bolivie, à Potosí, mais pas en Argentine. D’une certaine manière, le nom même de l’Argentine vient donc d’un rêve qui ne s’est jamais réalisé.

HL — Je ne le savais pas.

MR — Dans cette œuvre, je travaille d’un côté sur une vision sensible et belle du fleuve. J’utilise un matériau qui réfléchit fortement la lumière et qui ressemble à de l’argent mêlé à de la boue. Mais, d’un autre côté, la recherche de l’argent a entraîné la mort de nombreux peuples autochtones qui vivaient dans cette région : ce fut une véritable tragédie. Puis, dans les années 1970, pendant la dictature militaire, de nombreuses personnes ont été jetées depuis des avions dans le fleuve.

HL — Dans la mer ?

MR — Non, dans le fleuve. Il s’agissait de personnes soupçonnées d’appartenir à des groupes qualifiés de terroristes, ou plus largement associées à la gauche. Ce sont les « desaparecidos », les disparus : on les faisait disparaître pour ne laisser aucune trace.

HL — C’est donc aussi une œuvre politique.

MR — Oui, c’est une œuvre politique, mais je ne veux pas que cela soit trop évident.

HL — D’un côté, on voit donc ce fleuve d’argent et de boue, avec quelque chose qui ressemble à une pluie tombant dessus.

MR — Oui. Ce sont des fils de pêche qui maintiennent le tissu.

HL — Et de l’autre côté, on voit de petites billes de plomb réparties sur toute la surface.

MR — Oui. Je veux qu’elles fonctionnent comme une métaphore de ce qui s’est passé à l’intérieur, sous ce fleuve.

HL — Il est donc important de faire le tour de l’œuvre ?

MR — Oui. Il faut en faire le tour pour voir les deux faces, comme les deux faces d’une pièce d’argent.

HL — Techniquement, de quoi l’œuvre est-elle composée ?

MR — Il s’agit d’un tissu réfléchissant sur lequel la photographie est imprimée. Il y a aussi des fils de pêche et des billes de plomb.

HL — Comment les personnes qui souhaitent suivre votre travail peuvent-elles le faire ?

MR — Elles peuvent me retrouver sur Instagram ou sur mon site internet, sous mon nom. On y trouve beaucoup d’autres œuvres, très différentes, car ma pratique est très variée.

HL — Êtes-vous représenté par des galeries en Europe ?

MR — Oui. J’ai une galerie à Paris, une à Berlin, une en Argentine et une à Valence.

HL — Est-ce votre première fois à Lyon en tant qu’artiste ?

MR — Oui, c’est la première fois. J’aime beaucoup la ville, elle est très belle.

HL — Y a-t-il quelque chose d’important que j’aurais oublié de vous demander ?

MR — Non, je crois que j’ai dit tout ce que je voulais dire sur cette pièce. J’espère que les gens viendront et qu’ils l’apprécieront. Pour moi, il est important que ces histoires restent comme enfouies, souterraines. Mais il est tout aussi important que l’œuvre fonctionne visuellement et que le public puisse en éprouver la beauté. Les histoires sont à l’intérieur, comme un concept sous-jacent.

HL — Merci.

MR — Merci à vous.

  • Culture
  • Hervé LAURENT
  • 29/09/2026

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