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Une artiste à la Biennale : Entretien avec Kirtika Kain à la Fondation Bullukian.

À l’occasion de la Biennale d’art contemporain de Lyon, Kirtika Kain présente un travail où la matière devient porteuse d’histoires intimes, sociales et politiques. Née à New Delhi et installée à Sydney, l’artiste puise notamment dans son héritage dalit pour interroger les systèmes de valeur et les hiérarchies héritées du système des castes en Inde.

Or, cuivre, vermillon, bitume, toile de jute ou limaille de fer composent des œuvres denses, à la frontière de la peinture et de la sculpture. Par l’accumulation, l’effacement et la répétition du geste, Kirtika Kain transforme ces matériaux et les significations qui leur sont associées.

À Lyon, son travail invite à regarder la matière comme un espace de mémoire et de transformation. Nous l’avons rencontrée pour évoquer son rapport aux matériaux, au corps et à l’histoire.

Pour écouter l’entretien, cliquer ci-dessous ;

Pour une traduction écrite :

HL : Nous sommes à la Fondation Bullukian, juste à côté de la place Bellecour. Ce sont les journées professionnelles de la Biennale. Pendant ces journées, de nombreux artistes sont présents. Je suis ici avec une artiste indienne qui vit aujourd’hui en Australie. Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir artiste ? Est-ce quelque chose qui remonte à votre enfance ? Ou est-ce venu plus tard ?

KK :  Non, j’ai d’abord étudié la psychologie et je ne m’imaginais pas vraiment devenir artiste. Mais je pense que j’avais beaucoup de choses à dire et, lorsque je suis entrée aux Beaux-Arts, j’ai eu l’impression d’avoir enfin trouvé un moyen d’exprimer tout ce que je voulais dire, à travers les matériaux et ma manière de créer.

HL : Vous avez donc pris cette décision alors que vous étiez déjà adulte ?

KK : Oui, j’avais 24 ans, donc je suis venue à l’art un peu plus tard.

HL : Êtes-vous née et avez-vous grandi dans une famille où l’art occupait une place importante ?

KK : Non, pas du tout. Nous n’allions pas vraiment voir d’expositions non plus. Je pense que c’est peut-être aussi pour cela que la beauté est importante dans mon travail. Je veux toujours, je crois, créer quelque chose qui incite les gens à regarder l’œuvre, à s’en approcher. Je n’ai pas grandi entourée d’art, mais pour moi, cela a du sens. J’ai le sentiment de pouvoir exprimer ce que je veux dire en créant mes œuvres.

HL :  Avez-vous fait vos études d’art en Inde ou en Australie ?

KK : J’ai grandi en Australie. Je suis née en Inde, mais je vis en Australie depuis l’âge de trois ans. J’ai étudié les techniques de l’estampe : la gravure, l’eau-forte, la sérigraphie, le monotype… toutes ces pratiques qui reposent beaucoup sur le processus. Je suis une artiste très attachée aux processus de fabrication. J’ai toujours pensé qu’une fois que l’on connaît les règles, on peut les transgresser. J’ai donc appris à maîtriser les techniques de l’estampe.

HL : Quelles techniques avez-vous apprises ? La peinture, la sculpture, la vidéo, un peu de tout ?

KK : Principalement l’estampe : l’eau-forte, la sérigraphie, la linogravure, la gravure sur bois, tous ces procédés. Comme vous pouvez le voir aujourd’hui dans l’exposition que je présente ici à la Fondation Bullukian, il y a beaucoup de plaques de cuivre qui ont été mordues à l’acide. Habituellement, lorsqu’on réalise une gravure sur cuivre, on laisse la plaque dans l’acide pendant une ou deux minutes. Ici, je les ai laissées dans l’acide pendant plusieurs jours. Ce sont donc les mêmes techniques, mais employées d’une manière différente.

HL : Vous venez de très loin, pratiquement de l’autre côté de la Terre, sous nos pieds ! Est-ce la première fois que vous venez en France ?

KK : Non. Je pense que, puisque la commissaire Catherine Nichols vient d’Australie, il y a forcément une attention particulière portée à cette région. Je viens d’ailleurs de participer à une table ronde consacrée à l’Océanie. Il y a beaucoup d’artistes venus d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Mais j’ai aussi le sentiment que le monde est en Australie et que l’Australie est dans le monde. Il existe énormément de liens et de similitudes. C’est simplement un pays géographiquement éloigné, mais qui fait pleinement partie du monde. Et ce n’est effectivement pas ma première fois en France. Je suis déjà venue à Paris. J’ai fait une résidence à la Cité internationale des arts. La France m’est donc assez familière, et je suis heureuse d’être ici.

HL : On m’avait dit (mais c’était il y a quinze ans) par quelqu’un qui travaillait dans un lieu d’art contemporain ici, que la scène artistique de l’hémisphère Sud était très différente de celle du Nord et que, lors de la Biennale de Sydney par exemple, on découvrait beaucoup d’artistes totalement inconnus ici. Est-ce que cela a changé ?

KK : Je pense que oui. Aujourd’hui, beaucoup plus d’artistes australiens vivent et travaillent ailleurs dans le monde. Catherine, par exemple, est une commissaire australienne qui assure le commissariat de la 18e Biennale de Lyon. De nombreux artistes australiens sont également installés à Berlin ou à Paris. Je pense donc que les artistes australiens voyagent beaucoup plus. Moi-même, même si je suis basée en Australie, je fais beaucoup de résidences à l’étranger. Cela a donc changé. Le monde me paraît beaucoup plus petit qu’autrefois. Les distances semblent beaucoup moins grandes. Ce que vous décrivez était sans doute vrai à l’époque, mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui. Les choses évoluent constamment. Et je trouve que cette 18e Biennale constitue une plateforme formidable pour les artistes australiens : elle leur permet de réfléchir à la ville de Lyon, d’être ici, d’y produire des œuvres, de les montrer et, d’une certaine manière, de répondre spécifiquement à ce lieu. Ces échanges entre les villes sont également très importants.

HL : Parlons de ce que vous présentez ici. Nous sommes à la radio, donc nous n’avons pas d’images !

KK : Oui.

HL : Nous allons donc essayer d’expliquer aux auditeurs ce que vous exposez. Comment pourriez-vous le décrire ?

KK : Mon travail est difficile à décrire, parce qu’il prend véritablement sens lorsque l’on se tient devant lui. Ce que l’on éprouve face à l’œuvre, c’est précisément ce que je fais. C’est donc assez difficile d’essayer de traduire par des mots ce que l’on regarde et ce que l’on ressent. Mais ici, à la Fondation Bullukian, dans le Bullukian Lab, où exposent également d’autres artistes français formidables, je présente, dans l’espace qui m’est consacré, des œuvres aux tonalités dorées, constituées de nombreuses couches et très texturées. Il y a également des pièces en cuivre mordues à l’acide ainsi que des œuvres réalisées sur de la jute, de la toile de jute. Plusieurs matérialités différentes coexistent donc dans cet espace.

HL : Mais que voulez-vous exprimer à travers ces œuvres ? S’agit-il simplement de susciter une sensation chez la personne qui se trouve devant elles ? Y a-t-il un message ?

KK : Oui. La matérialité est très importante, mais le message renvoie aussi à mon histoire personnelle. Je suis née en Inde, dans le contexte du système des castes, au sein de ce que l’on appelait historiquement la caste des « intouchables ». Il s’agit d’une hiérarchie vieille de plusieurs siècles, et je pense que la stigmatisation de ceux qui se trouvaient autrefois tout en bas de cette hiérarchie existe encore aujourd’hui. Parce que je viens de cette histoire, l’art est pour moi une manière de l’explorer, de la remettre en question et d’en faire émerger quelque chose de nouveau. Tout revient donc, pour moi, à la recherche et à ma relation avec la communauté, qui sont très importantes. Mon travail porte sur cette histoire des castes. Historiquement, on parlait de la caste des « intouchables ». Aujourd’hui, on parle des Dalits. C’est cette histoire que j’explore à travers les matériaux et dans mon travail.

HL :  Votre œuvre part donc d’une dimension sociale et politique, mais celle-ci s’exprime essentiellement à travers la matière, l’abstraction et l’art. Peut-on dire qu’il y a quelque chose de spécifiquement indien ou australien dans ce que vous faites ? Quelque chose qu’un Européen, par exemple, ne pourrait probablement pas faire ?

KK : Je pense que… Peut-être devrais-je plutôt insister sur ce que nous partageons. Je crois que ce qui importe, c’est la complexité. En Australie, nous vivons évidemment sur une terre colonisée, où se superposent de nombreuses strates historiques complexes. Pour incarner cela, je m’appuie sur l’intelligence des matériaux et des processus, sur leur capacité à porter cette complexité et ces nuances. Parce que je ne suis pas seulement indienne. Je ne suis pas seulement australienne. Je ne suis ni uniquement l’une ni uniquement l’autre. Je suis les deux. Et je crois que nous portons en nous de nombreuses nuances. C’est quelque chose de très présent en Australie, mais je pense que c’est aussi une expérience que l’on retrouve partout dans le monde.

HL :  Pour les personnes qui souhaitent suivre votre travail, comment peuvent-elles faire ?

KK : Je suppose que le plus simple, ce sont les réseaux sociaux. Mon identifiant est Kirtika, K-I-R-T-I-K-A, point, K-A-I-N : Kirtika Kain. Et puis, bien sûr, vous pouvez simplement venir à la Fondation Bullukian pour voir les œuvres en vrai.

HL : Vous avez trois mois !

KK :  Exactement. Vous avez trois mois. Faites vite ! Merci.

 

  • Culture
  • Hervé LAURENT
  • 26/09/2026

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