La commissaire d’exposition, Anne-Laure Collomb, nous a ouvert les portes de l’exposition En corps elles à la bibliothèque de la Part-Dieu, qui se tient du 5 octobre au 31 décembre 2021 afin de nous faire découvrir la représentation du corps des femmes à travers l’art et les luttes féministes.

L’exposition s’ouvre et se termine par deux sculptures imposantes de Sabine Li, artiste lyonnaise, représentant des femmes fortes, des femmes en lutte. Son travail est important car cette artiste a travaillé sur la notion de corps fort, de femmes guerrières, qui se battent pour faire avancer les droits.

L’exposition est ensuite divisée en trois parties. La première partie est dédiée au corps culturel : normes esthétiques, corps fantasmé, corps icône. La beauté est aujourd’hui omniprésente et les canons de beauté sont ici étudiés à travers diverses formes de représentations (ex: romans-photos, etc.). Il s’agit aussi de se pencher sur ce que les femmes doivent subir pour se conformer à ces canons de beauté (corset, régimes, blanchiment de la peau, etc.). Un regard est porté également sur les menstruations, la pilosité, ce qui est tabou, ce qui est interdit. Plusieurs artistes des années 70 ont fait des performances sur ces sujets et aujourd’hui encore, lorsque de jeunes artistes s’emparent de ces sujets, Mme Anne-Laure Collomb nous explique que leurs oeuvres font scandale et sont censurées. Une partie de l’exposition s’attèle également à la question vestimentaire et à la question du voile, afin de donner des éclairages sur le fait que le vêtement est aussi quelque chose qui enferme. Le strip-tease d’ORLAN met en lumière cet aspect, avec la question de savoir à partir de quel moment une femme est une sainte ou au contraire est jugée comme une putain.

La deuxième partie est consacrée au corps biologique et à la construction des sexes. Jusqu’au 18ème siècle, les sexes masculins et féminins n’étaient pas considérés comme étant si différents, mais juste inversés, le clitoris étant considéré comme un petit pénis. Or, à partir du 18ème siècle, on va opérer une différenciation biologique des sexes très marquée, avec la mise à l’écart dans le même temps des personnes intersexes, transgenres ou homosexuelles. La catégorisation des sexes va reposer sur l’infériorisation du féminin et l’association à des spécificités morales et physiques propres aux femmes. Mme Anne-Laure Collomb nous indique que des pathologies étaient considérées comme purement féminines (la folie, l’hystérie, etc., maladies qui seraient rattachées à la sexualité des femmes). L’exposition porte un regard sur l’hypersexualisation du corps des femmes et l’hypersexualisation du corps racisé. Nous pouvons découvrir des textes et des descriptions sur l’enfermement du corps des femmes dans l’idée d’un corps reproducteur (ex: “La journée des mères” sous Pétain) et l’interdiction de l’avortement qui était condamné par le Code civil. La politique nataliste menée en Métropole a été mise en regard avec les stérilisations forcées qui étaient pratiquées sur l’île de la Réunion dans les années 60, 70. L’exposition présente les luttes de cette époque à travers notamment des journaux tels que “Le torchon brûle” du MLF (Mouvement de libération des femmes) et des oeuvres de Raymonde Arcier. Un hommage est rendu aux personnalités exemplaires telles que Gisèle Halimi et Simone Veil. Mme Collomb attire ensuite notre regard sur le travail de l’artiste féministe afghane Kubra Khademi qui a dû fuir l’Afghanistan pour la France où elle vit en exil. Elle dessine des corps de femmes nues et réalise des performances publiques pour dénoncer la société patriarcale.

La troisième partie de l’exposition est consacrée au corps social : les femmes au foyer, les luttes emblématiques (hôtel Ibis, Lip, les prostituées de St Nizier…). On peut découvrir des extraits de livres d’époque qui étaient publiés pour apprendre à être une bonne ménagère avec des descriptions extrêmement détaillées sur l’emploi du temps de la bonne ménagère et des oeuvres qui interrogent la présence des femmes dans l’espace public, les femmes qui étaient dans les rues étant considérées comme des dévergondées. Ce propos est notamment illustré par les luttes féministes qui reprenaient la figure de la pétroleuse. La place des femmes dans les institutions est questionnée à travers des performances et des oeuvres telles que celles d’ORLAN. Cette question avait été posée dès 1971 par Linda Nochlin, historienne de l’art, grande figure féministe, qui avait publié un article où elle s’interrogeait sur la place des femmes dans les musées. L’exposition revient sur le mouvement féministe des Femen, créé à Kiev par trois jeunes ukrainiennes et sur une oeuvre de Valie Export, très provocatrice. Enfin l’exposition s’attarde sur le corps violenté, sur la manière dont les représentations artistiques véhiculent et légitiment les violences faites aux femmes (ex : roman-photo mettant en scène des viols et des violences) et sur les luttes contemporaines qui se sont organisées contre les violences faites aux femmes.

Les pièces sont issues des collections de la bibliothèque pour ce qui concerne les documents anciens, de prêts pour les créations contemporaines et d’oeuvres de l’artothèque. Les oeuvres ont été réalisées par des artistes féministes avec l’objectif de valoriser l’art féministe contemporain des années 70 (Valie Export, ORLAN, Gina Pane, etc.) tout en les mettant en parallèle avec la jeune génération d’artiste pour voir si certains tabous ont été levés, si les jeunes artistes s’emparent des mêmes sujets et se confrontent aux mêmes interdits.

Outre la qualité artistique des oeuvres présentées, cette exposition nous offre une plongée dans l’histoire des luttes féministes et nous permet de mesurer le travail restant à faire pour parvenir à une égalité réelle entre les femmes et les hommes.

Pour écouter une interview d’Anne-Laure Collomb, cliquer sur :

Site web de la Bibliothèque Municipale de la Part-Dieu : https://www.bm-lyon.fr/

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